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L'hiver est une saison morte. Chaque soir, la fraicheur s'installe; au
petit matin, une épaisse nappe de brouillard recouvre le paysage,
l'enveloppant de gris et de blanc. Si le froid semble intense, c'est plus
en raison du manque d'équipement pour y faire face que de la température
elle-même. Les saisons sont acceptées telles que la nature
les a faites, et les maisons sont seulement réchauffées
par les feux de cuisson de la nourriture ou de petites poêlées
de charbon incandescent. Peu de familles peuvent s'offrir le luxe d'une
plomberie intérieure, et encore moins celui de l'eau chaude.
Par les matinées les plus froides, les femmes s'enveloppent de
châles de laine, mais vont pieds nus ou en sandales. Les hommes
portent écharpe et chapeau, mais rarement un manteau ou des chaussures
fermées.
Le disque pâle du soleil fait presque chaque jour son apparition
dans le ciel gris, vers le milieu de la matinée. En quelques minutes,
la brume disparaît et, avec elle, la fraicheur de l'air. Le ciel
vire au bleu clair, et le soleil réchauffe à nouveau la
terre, illuminant les pics enneigés et les couleurs subtiles du
paysage hivernal, le vert des rizières et l'or des champs de moutarde.
L'hiver dure 50 jours, dont 30 (ceux du mois népalais de Poush)
sont considérés comme défavorables à toute
entreprise, mariage et déménagement compris. Mais tout change
le jour de Magh Sakranti, quand le soleil rentre dans l'hémisphère
nord. Bien que ce soit lejour le plus froid de l'année, ce serait
l'un des plus favorables au bain rituel ; à l'aube, hommes, femmes
et enfants fendent le brouillard pour se rendre sur les berges de la Bagmati
sacrée. La pleine lune suivante revêt une importance particulière
pour les femmes, qui commencent un mois d'étude des textes religieux
et de jeûne en l'honneur de Shiva.
Début février, deus sortes de pèlerins, venus du
nord et du sud, commencent à envahir les rues de la vallée.
Vêtus de gros lainages et de bottes en peau de yak, les habitants
des froides collines du Nord se retrouvent près du stoupa de Bodnath.
Ce sont des gens puissamment charpentés, au visage tanné
par le vent et profondément ridé. Leur pélerinage
annuel à Katmandou est aussi bien pour eux l'occasion de faire
du commerce que d'assister à la fête de Losar, le
Nouvel-An tibétain, et d'étudier auprès des grands
maîtres bouddhistes qui habitent la vallée. Les tribus des
collines se joignent à la procession des Bouddhistes tibétains,
qui tournent autour du stoupa dans le sens de la course du soleil en faisant
tourner leur moulin à prière pour adresser au ciel l'éternel
mantra Om Mani Padme Um. Les plus croyants marchent lentement autour
du stoupa, se prosternant, les avant-bras en avant, s'écorchant
le front par les frictions répétées contre la pierre
froide. Du sud arrivent des hommes frêles aux pieds nus, vêtus
d'un pagne et d'un pantalon maintenu par des cordons, et des femmes enveloppées
dans un fin sari en coton. Leurs vêtements sont trop légers
pour la froidure des soirs d'hiver. Ils sont très pauvres, même
selon les critères de ce pays où la pauvreté est
déjà si répandue, mais leur regard est brillant,
comme illuminé par une flamme intérieure. Ce sont des pèlerins
hindouistes, venus à Pashupatinath pour célébrer
Shiva Ratri, la nuit de Krishna, et si le ong voyage à travers
les plaines de l'Inde fut pénible, tant mieux, car c'est autant
de mérite gagné pour la prochaine vie.
A la mi-février, la lune décroissante n'est plus qu'une
tranche d'argent dans le ciel. Pashupatinath s'est transformé en
grappe humaine : une foule de carnaval joue des coudes pour prendre un
bain dans la Bagmati, s'étire en longues queues à l'entrée
des temples pour y faire des offrandes et jeûne en obéissance
à l'ordre de Shiva : "ceux qui jeûneront le quatorzième
jour de la lune de février en l'honneur de mon lingam et m'apporteront
cette nuit la puja sur des feuilles de margoas auront une place
sur le mont Kailash".
On perçoit des odeurs mêlées de bois, de chair et
de bouses brulées, de sucreries, d'encens et de marijuana. C'est
une cacophonie de flûtes, de tambours, d'instruments à cordes,
de cloches, de cymbales et de murmures de centaines de miliers de voix
humaines. Les gens semblent déguisés plus qu'habillés,
le front barbouillé de poudres de couleurs vives, de riz, de pétales
de fleurs et d'eau bénite.
Des bandes de macaques gambadent, des vaches errent librement, lâchant
des bouses immédiatement récupérées pour être
séchées et offertes aux dieux.
Des colporteurs vendent une pléthore d'objets destinés
à apaiser et contenter les dieux : poudres de couleur, perles,
guirlandes de fleurs, huile, encens, fruits, douceurs, instruments de
musique et bien d'autres choses encore. C'est un régal pour les
yeux, remplis de la joie de la fête et du désespoir de la
vie, et les sadhus - les pèlerins ascétiques venus de l'Inde
en sont l'élément principal. Ils se rassemblent pour fumer
de la marijuana dans des pipes en terre, en criant Bam shakars ("Je
suis Shiva"). Il est interdit de fumer de la drogue au Népal,
mais ce jour-là la police ne prête pas attention à
l'odeur capiteuse qui envahit l'atmosphère. Le dieu Shiva fumait
de la drogue pour aiguiser sa conscience spirituelle, et ainsi font les
sadhus.
Ils imitent aussi le comportement ascétique de Shiva, maculant
leur corps de cendres blanches, qui en font de fantômes ambulants.
Leurs longs cheveux sont emmêlés, tressés en forme
de serpent, symbolisant le chaos du monde. Ils jeûnent, les yeux
brillant de faim, rouges d'insomnie et de drogues ; toutes les trois heures,
ils descendent à la rivière pour se laver les pieds. Les
babas agores, une sous-caste de sadhus, divertissent les touristes en
démontrant par des exploits leur capacité à dépasser
la douleur.
Moins d'une semaine après Shiva Ratri, les fêtes
tibétaines atteignent leur apogée à Bodnath avec
Losar, le Nouvel-An tibétain.
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| Les brouillards matinaux disparaissent fin
février, et de longs jours de soleil redonnent vie à la
terre et à ceux qui y vivent. L'après-midi, une averse rafraîchit
de temps à autre le paysage; le blé, la moutarde et les
autres récoltent des champs en terrasses troquent leurs pâles
couleurs hivernales contre des verts et des jaunes éclatants. La
floraison éclabousse le paysage de jaune, de rouge, de bleu, de
pourpre et d'orange.
| Au
printemps se célèbre une curieuse cérémonie,
le Ibi - mariage de petites filles néwars âgées
de six à dix ans avec le dieu Narayan. Il fut imaginé
par les Néwars pour échapper aux lois de caste et de
mariage hindoues. Si une femme est mariée à un dieu
avant de l'être à un mortel, elle ne doit pas se soumettre
aux dures lois du veuvage. |
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Le marié participe à la cérémonie sous la
forme du fruit de l'arbre à pain. A dix heures, un matin de début
de printemps, soixante-sept petites filles néwars épousent
le fruit-dieu. Revêtues de brocart rouge et or, elles sont assises
dans une cour proche de Durbar Square, les jambes croisées sur
les pierres grises et sales, autour d'un feu de bois qui brûle sur
un socle en briques. Un dais rouge est dressé au-dessus des fiancées,
les isolant du monde ordinaire, qui s'agit et bruit autour d'elles, avec
son linge claquant aux fenêtres et ses pigeons se promenant à
la queue-leu-leu sur les tuiles des toits.
Leur front est enduit de cette poudre vermillon qu'y déposera
un jour leur mari. Leurs yeux sombres, soulignés de khôl
noir, brillent d'impatience; leur chevelure est retenue dans le dos par
un noeud rouge et ornée de fleurs rouges; les ongles des pieds
sont vernis de rouge, et à leurs poignets tintent des bracelets
rouges.
Le rite se déroule lentement. On éparpille des pétales
de fleurs et on mange des fruits et des douceurs déposés
sur une assiette d'offrandes symboliques devant chaque fiancée.
Finalement, un prêtre place en chantant un fruit-dieu dans chaque
assiette, et le père de chaque fiancée lui attache les mains
avec les feuilles. Après la cérémonie, ce fruit sera
mis en sûreté sur le toit de la maison, car s'il venait à
être cassé ou endommagé, le véritable mari
de la jeune fille mourrait, la laissant veuve.
C'est au milieu du printemps que se déroule la bruyante fête
de Holi. Soudain apparaissent dans toutes les boutiques des sacs
de baudruches multicolores et la poudre rouge brillante utilisée
dans les rites religieux. Des ballons s'envolent tout à coup des
fenêtres où s'encadrent des bandes de garçons ricanants.
Une perche de bambou de six mètres - le chir -, coiffée
de tissu comme un parapluie, est installée devant la maison de
la Kumari royale, la déesse vivante de Durbar Square. C'est l'arbre
sur lequel le malicieux Krishna accrocha autrefois les vêtements
volés à de jeunes vierges, qui se baignaient nues dans la
rivère; les bandes de tissu représentent les vêtements
volés.
Le matin de Holi, les rues de la ville se vident, les portes se
closent et les fenêtres sont soigneusement fermées en prévision
de quelques heures chaudes. Des bandes de jeunes maraudeurs traînent,
cherchant l'occasion de reproduire les taquineries de Krishna. Les jeunes
vierges, avisées, ne sortent évidemment pas de la matinée,
et les garçons doivent se contenter de s'asperger de ballons remplis
d'eau et de poudre vermillon.
L'après-midi, les rues sont de nouveau sûres, et une foule
se rassemble devant la maison de la Kumari, se bagarrant pour attraper
les bouts de tissu alors qu'on descend le chir pour y mettre le
feu.
Vers le mileu du mois d'avril intervient le troisième Nouvel-An
de la vallée de Kathmandou : le premier jour de l'année
selon le calendrier solaire népalais, Une célébration
particulière se déroule à Bakthapur : Bisket
commémore la victoire sur les dieux-serpents qui régnaient
sur la vallée au temps de la préhistoire. La plupart des
Nagas auraient quitté la vallée lorsque le lac fut asséché;
pourtant, quelques-uns y demeurèrent - les grands rois-serpents
vivant dans les rivières et les étangs, détenteurs
du pouvoir suprême : le contrôle des pluies.
A Bisket ("le massacre du serpent"), tous les esprits des dieux
descendent à Bakthapur où est dressé un lingam de
25 m, sculpté dans un arbre et décoré de bannières
flottantes. Celles-ci représentent deux démons-serpents
massacrés par un prince malla, alors qu'ils sortaient des narines
d'une princesse endormie.
La foule fait cortège à deux lourds chars : sur l'un se
trouve Bairav, la forme démoniaque de Shiva, et sur l'autre, Badra
Kali, l'incarnation sanguinaire de Parvati, l'épouse de Shiva.
Deux groupes se font la course en tirant les chars : les vainqueurs auront
de la chance durant toute l'année à venir. Finalement, les
équipes épuisées concourent pour abattre au sol le
lingam géant. Au moment de sa chute, l'ancienne année meurt
avec les démons-serpents, et la nouvelle année népalaise
peut commencer.
Le village deThimi, à 5 km à l'ouest de Bhaktapur, célèbre
la nouvelle année jusque tard dans la nuit en brûlant des
centaines de torches à huile, si chaudes qu'elles écartent
les derniers lambeaux d'hiver pour faire place aux chaudes journées
ensoleillées, qui feront croître les récoltes. Le
deuxième jour de la nouvelle année, les divinités
du voisinage sont promenées dans les rues sur des portants en bois
en forme de temple, les khats. Les spectateurs arrosent les statues
et s'aspergent de pourdre orange, une manière d'exprimer ses voeux
et de marquer à ses amis autant de respect qu'aux dieux et aux
déesses.
Sur la route de Thimi, le village de Bode a son propre cortège
de Nouvel-An et une cérémonie différente. Un volontaire
se présente, après quatre jours de purification et vingt-quatre
heures de jeûne, au temple de la déesse Mahalaxmi, où
le pujari lui entoure la langue d'un morceau de tissu avant d'y
ficher une longue aiguille. Le pénitent marche ainsi à travers
le village pour se montrer à chacun; s'il saigne, c'est un présage
de malheur; si le sang ne coule pas, c'est la preuve d'un grand mérite.
L'abondance de la récolte de riz dépend de la mousson,
dont les pluies doivent tomber nuit et jour pendant trois mois pour transformer
le sol en un limon d'où les tendres pousses pourront émerger.
Des dieux-serpents mécontents ne libéreront pas les pluies.
Ils furent une fois emprisonnées, et une terrible famine s'installa
pendant douze ans, jusqu'à ce que le dieu Rato Matchendranath ramène
la pluie - et de ce fait la prospérité dans la vallée.
Frère au visage rouge du dieu à face blanche Seto Matchendranath,
il vint dans la vallée sous forme d'abeille emprisonnée
dans un vase. Peint à l'image du dieu, celui-ci est conservé
dans le village de Bungmati, comme incarnation du dieu de la pluie et
des récoltes. Pendant la fête de Rato Matchendranath, ce
vase de plus d'un mètre est baigné et soigneusement repeint
dans son temple près du Durbar Square de Patan.
Le culte de Rato Matchendranath est le plus anien de la vallée;
en fait, tous les autres cultes en découlent, et la fête
de Matchendranath est aujourd'hui la seule à laquelle les gens
accourent de toute la vallée, les autres étant plus locales.
Rato Matchendranath est, suprême honneur, le seul dieu à
avoir deux temples pour résidence.
A Pulchowk Hill, près des anciens stoupas ashokas, un char aux
roues en bois massif, dont la proue en forme de tête de serpent
s'élève à 15 m de haut, est sculpté dans un
arbre gigantesque. On y installe Matchendranath, et des centaines d'hommes
le tirent sur quelques centaines de mètres chaque jour, tandis
que la foule se rassemble sur le trajet.
Puis, le jour dit, le rassemblement se transforme en cohue, car la déesse
vivante de Patan et le roi du Népal viennent voir le prêtre
qui leur montrera le gilet du dieu - un cadeau des dieux-serpents. Escorté
de porteurs de flambeaux, Rato Matchendranath est alors conduit au village
de Bungmati - et la nouvelle année agricole commence.
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| Les grandes fêtes sont terminées, et les
habitants de la vallée se consacrent au repiquage du riz. Il reste
toutefois une journée de célébration pour apaiser
les dieux-serpents. Naga Pancham protège les maisons des dommagess
causés par les grosses pluies.
En juin, des nuages arrivent de l'est, et les pluies de la mousson commencent
à tomber durant le court ensoleillement quotidien, l'air est si
humide qu'une cuillérée de sel se transforme rapidement
en eau salée.
Tout comme en hiver, les gens font peur de chose pour se protéger
de cette manifestation de la nature : ke garne, "mais que
peut-on y faire?". Tout simplement trouver refuge sous un arbre ou
l'avancée d'un toit. Ceux qui doivent s'aventurer dehors s'enveloppent
dans des feuilles de plastique. La circulation est bloquée, les
routes boueuses se transforment en marécages, l'asphalte s'effrite,
les rues basses de la ville sont inondées, les rizières
deviennent lacs, et les routes principales sont coupées par des
glissements de terrain. Les pluies charrient des impuretés dans
des réservoirs d'eau, provoquant des épidémies de
typhoïde, d'hépatite et autres. Pourtant, malgré tout,
les membres de la communauté se rassemblent pour planter le riz,
sous une pluie battante, protégés par des parapluies en
feuilles de bambou.
Un après-midi de fin août apparaissent à certains
carrefours les premiers signes annonciateurs de la fin de la mousson :
des croix de feuilles et des bols de nourriture offerts aux dieux; et
les enfants bloquent les routes avec une corde, demandant un droit de
passage. Les pluies continuent, mais une nouvelle série de fêtes
commence avec la célébration de la mort de Ghanta Karna,
le démon rival du bienveillant Vishnou.
Patricia Roberts (Kathmandou, La cité
aux confins du monde). |